La mémoire assassine (FR)
Résumé
Après une longue dépression, Sabine reprend le travail. Elle repense à l’année de ses quinze ans et à ce fameux printemps où Isabel, qui avait été sa grande amie à l’école primaire, a disparu un jour, sans laisser de trace. Aujourd’hui, neuf ans plus tard, Sabine a le sentiment vague d’en savoir plus qu’elle ne le croyait. Pourquoi a-t-elle effacé cette journée de sa mémoire ? Sabine a-t-elle été témoin de la disparition d’Isabel ?
Pourquoi on l’a choisi
Un thriller psychologique d’une redoutable efficacité, au dénouement inattendu : une plongée vertigineuse dans le fonctionnement et les pièges de la mémoire.
Disponible
464 pages
Couverture souple
Réf : 412577
Extrait
Debout à l’entrée de la plage, les mains dans les poches de ma veste en daim, je regarde la mer. Nous sommes le 6 mai, et il fait beaucoup trop froid pour la saison. La plage est déserte, hormis un batteur de grève. La mer couleur de plomb part à l’assaut de la plage, écumante, menaçante.
À quelques mètres de moi, une jeune fille est assise sur un banc. Elle aussi regarde la mer, emmitouflée dans sa doudoune. Elle porte de bonnes chaussures qui la protègent des intempéries et du vent. Un cartable noir gît à ses pieds. Son vélo est appuyé contre la clôture, non loin d’elle ; elle a jugé bon de lui mettre un antivol.
Je l’observe. Je pensais bien la trouver là. Elle regarde la mer sans la voir. Même le vent qui s’acharne sur ses vêtements n’a aucune prise sur elle. Il a beau faire voler ses cheveux châtain clair, elle ne lui accorde aucune attention.
Malgré son insensibilité au vent, elle a quelque chose de vulnérable qui me touche.
Je la connais. J’hésite à lui adresser la parole, car elle, elle ne me connaît pas. Il est pourtant de la plus haute importance que nous fassions connaissance. Qu’elle m’écoute. Que j’arrive à la convaincre.
Lentement, je marche vers son banc, le regard dirigé vers la mer, comme si je voulais profiter du spectacle des vagues déchaînées.
La jeune fille tourne vers moi un visage dénué d’expression. Un moment, elle semble vouloir partir, mais elle se résigne à me voir pénétrer dans le cercle de sa solitude.
Nous sommes assises côte à côte sur le banc. Les mains dans les poches, nous observons le combat de l’eau et du vent.
Il faut que je parle. Bientôt, elle s’en ira, et nous n’aurons rien dit. Mais que dire quand chaque mot compte ?
Je prends une profonde inspiration et me tourne vers elle. Elle me regarde. Nos yeux ont la même couleur. La même expression aussi, sans doute.
Elle a quatorze ou quinze ans. L’âge d’Isabel lorsqu’elle a été tuée.
Il y a de cela des années, je suis allée au collège ici. Je parcourais tous les jours dix kilomètres à vélo, à l’aller comme au retour. J’avais parfois le vent dans le dos, souvent de face.
Il soufflait de la mer et balayait le polder sans rencontrer aucun obstacle avant de se heurter à ma bicyclette. Ce combat quotidien contre le vent du large m’a permis de développer une belle capacité pulmonaire et une condition physique à l’avenant ; c’était aussi un excellent moyen d’évacuer mes frustrations.
Ces dix kilomètres qui séparaient le collège de la maison, ce no man’s land de prairies et de vents salés, constituaient comme une zone tampon entre les deux mondes dans lesquels je vivais.
Je regarde la mer, qui pousse pareillement sur la plage les vagues et les flots de souvenirs. Je n’aurais pas dû revenir.
Qu’est-ce qui m’a amenée ici ?
Un petit article de presse… Il y a deux semaines, je feuilletais rapidement mon quotidien, debout dans la cuisine, ma tasse de café à la main. Il était huit heures, j’étais habillée et j’avais pris mon petit déjeuner, mais je n’avais pas le temps de lire le journal à mon aise. Juste celui de le parcourir.
J’ai tourné une page, et mon regard est tombé sur un entrefilet : « Le Helder : réunion des anciens de la cité scolaire ». Je l’ai lu en diagonale. Mon ancien bahut, qui avait depuis fusionné avec d’autres établissements du Helder, lançait une invitation à ses anciens élèves.
J’ai vingt-trois ans. Autant dire que les années de collège, c’est la préhistoire pour moi.
Je n’ai aucune intention d’y aller.
La jeune fille est partie. Plongée dans mes pensées, je l’ai laissée s’échapper. Ça ne fait rien. Je la retrouverai.
Le vent plaque mes cheveux contre mon visage. Il souffle tellement fort que j’en ai la respiration coupée par moments. Oui, c’était comme ça aussi, avant. Je pédalais contre le vent, les larmes coulaient sur mes joues. Je nouais toujours mes longs cheveux en queue de cheval pour éviter les nœuds indémêlables. Le soir, lorsque je prenais ma douche, ils avaient toujours le parfum salé de la mer.
Les odeurs sont immuables. Elles vous enveloppent, ravivent les souvenirs anciens et vous entraînent dans les recoins sombres de votre mémoire.
Pourquoi suis-je revenue ? Que pensais-je trouver ici ? Des explications ? Une libération ? Eh bien, non. C’est déstabilisant, c’est douloureux et c’est perturbant. Je n’aurais pas dû revenir.
La seule chose que cela pourrait m’apporter, c’est davantage de clarté. Mais je ne suis pas sûre d’être prête pour ça…
Je retourne à la voiture. Des nuages de sable volent devant moi et le vent me pousse dans le dos comme pour m’exhorter à me hâter. Je ne suis pas la bienvenue. J’ai cessé d’être une fille du pays.
Et pourtant, je n’ai pas l’intention de rentrer directement à Amsterdam. Sous la pluie qui se met à tomber dru, je n’accélère pas le pas. Ma voiture est solitaire sur le grand parking. En temps normal, il y aurait foule, mais l’été nous a oubliés. Je revois les files de véhicules qui brillaient au soleil par beau temps. C’était chouette d’habiter en bord de mer. On dépassait à vélo les gens qui cuisaient dans leur voiture, bloqués dans les embouteillages. On jetait sa bicyclette contre la clôture, on retirait sa serviette du porte-bagages et on cherchait un endroit où s’étendre au soleil. On s’énervait de voir les cimetières de cannettes de bière laissés par les Allemands. C’était comme ça. Désormais, il n’y a même plus moyen de trouver une place sur l’immense plage de Zandvoort, à moins de s’y précipiter avant huit ou neuf heures du matin.
J’ouvre la portière de ma petite voiture et je m’y réfugie avec un soupir de soulageméent. Après avoir allumé le chauffage et réglé la radio sur une station sympa, je pioche dans le sachet de bonbons posé sur le siège du passager et je démarre. Quittant le parking presque désert, je longe les Dunes noires en direction du centre.
Le Helder est sinistre sous la pluie. Amsterdam aussi, mais Amsterdam continue à vivre. Ici, on dirait que les sirènes viennent d’annoncer une attaque aérienne.
J’aime les villes qui ont une âme, un cœur historique. Au Helder, il n’y a rien de vieux, sauf les gens. À peine sortis du lycée, les jeunes quittent ce bout du bout du monde, à la pointe septentrionale des Pays-Bas, et partent s’installer à Alkmaar ou à Amsterdam. Ne restent que les marins de la base navale militaire et les touristes qui embarquent pour l’île de Texel.
J’ai d’ailleurs failli m’y retrouver ce matin, à Texel. Je n’étais pas revenue au Helder depuis que mes parents se sont installés en Espagne, il y a cinq ans, et j’avais l’habitude de circuler ici à vélo, pas en voiture. J’ai raté une bifurcation, j’ai quitté la digue, je n’ai pas pu faire autrement que de prendre à droite et je me suis retrouvée au bout de la longue file de voitures qui attendaient le bateau. Je passais la marche arrière quand une autre voiture s’est ajoutée derrière moi. J’ai dû attendre d’être au tout début de la file pour faire demi-tour et échapper à des vacances imprévues parmi les moutons.
Arrivée à la Middenweg, je prends la direction de mon ancien collège. La cour est presque déserte. Quelques élèves bravent le crachin pour s’envoyer la dose de nicotine qui les aidera à tenir le coup.
Je continue. Je contourne le collège et suis la route que j’empruntais tous les jours à vélo. Je longe le camp militaire de Deibel, puis le Lange Vliet. J’ai le vent de face, mais il ne peut plus rien contre moi. Je roule lentement en regardant la piste cyclable que j’ai parcourue pendant des années. Isabel habitait le village de Juliana, comme moi. Ce jour-là, nous n’avons pas fait le chemin ensemble, mais elle a dû elle aussi emprunter le Lange Vliet.
Je me souviens de l’avoir vue quitter la cour à vélo. J’avais lambiné exprès avant de partir moi aussi. Il ne serait peut-être rien arrivé si je l’avais suivie de près.
J’accélère et je descends le Lange Vliet à la vitesse maximale autorisée. Me voici à Juliana. À la première occasion, je prends à gauche, en direction de l’autoroute. À hauteur du canal, je passe en cinquième et je monte le son de la radio.
Je quitte ce trou perdu, Je rentre à Amsterdam.
Je chante les chansons du Top 50 à tue-tête en continuant à piocher un bonbon après l’autre. Ce n’est qu’après avoir laissé Alkmaar derrière moi que je reviens au présent. Et que je pense à mon boulot. Je recommence lundi. Nous sommes jeudi : il me reste trois jours rien qu’à moi. Je n’ai pas très envie de retourner travailler, mais je crois vraiment que cela me fera du bien. Il y a trop longtemps que je suis seule à la maison, en proie à des images incompréhensibles qui surgissent à tout moment du néant, tels des rêves. Il est grand temps que je retourne dans le monde du travail. De toute façon, je recommence à dose thérapeutique, quelques heures par jour. Je pourrai m’occuper à des trucs sympas l’après-midi. Comme le médecin me l’a recommandé.
Je travaille au siège central d’une grande banque multinationale. Ce n’est pas vraiment le travail auquel j’aspirais, car mes études m’ont préparée à enseigner le néerlandais et le français, mais une fois mon diplôme en poche, j’ai eu du mal à trouver un collège à mon goût. Je dois admettre que j’ai vite arrêté de chercher. Le premier contact que j’avais eu avec des classes d’adolescents rebelles, lors de mon stage, m’avait fortement déplu.
Bref, dès la dernière année de fac, j’ai commencé à suivre des cours du soir en secrétariat. J’ai appris à maîtriser l’outil informatique et postulé à d’autres fonctions. C’est ainsi que j’ai atterri à La Banque, neuf étages au-dessus du périphérique.
La première fois que j’ai pénétré dans le bâtiment, j’étais réellement impressionnée. L’entrée, très imposante, donnait sur un parc élégant et lorsque, passé la porte à tambour, je me suis avancée dans ce luxueux espace de marbre aux dimensions royales, j’ai eu la sensation de me ratatiner jusqu’à devenir quasi invisible.
Mais je me suis adaptée. Les costards-cravates et les tailleurs qui m’entouraient se sont révélés habiller des personnes relativement banales. J’ai renouvelé ma garde-robe, gardant à l’esprit le conseil avisé de ma mère : quelques vêtements chers et de bonne qualité rendent davantage de services que des sacs entiers d’articles soldés. J’ai relégué mes jeans au fond de ma commode, m’habillant généralement d’une veste à la coupe impeccable, d’une jupe s’arrêtant à hauteur du genou et de bas sombres. C’est ainsi déguisée en secrétaire que je traversais matin après matin le hall monumental.
Le boulot en lui-même ne m’enchantait pas particulièrement. D’accord, le titre sonnait bien : « secrétaire au siège central de La Banque ». Si j’avais décroché ce job, c’est que j’avais « de bonnes aptitudes relationnelles et des connaissances linguistiques approfondies ». Mais à quoi bon une bourse d’études et toutes ces années de fac pour finir par ânonner quelques phrases bateau au téléphone, du genre « Please, hold the line », et remplir des bons de commande de bâtons de colle ? C’est sans doute là que résidait la « flexibilité » assortie à ma fonction…
Bref, je n’avais pas une folle passion pour ce que je faisais, mais l’ambiance au secrétariat était agréable.
J’habitais seule, je travaillais. Ma nouvelle vie avait commencé.
Un an plus tard, je m’écroulais.

